Congo – Pascal Lissouba : Le mythe vivant de nos années de collège

En ce milieu des années 70, après notre admission au concours d’entrée en sixième, nous revenions à Mossendjo, pour la rentrée des classes.

Nous y étions déjà venus, à Mossendjo. Un séjour d’une semaine, pour y passer les épreuves du concours d’entrée en sixième ainsi que ceux du certificat d’études primaires et élémentaires. Les deux examens se déroulaient en deux sessions.

En dépit de sa renommée, notre école de Moungoundou-Sud (MGDS) n’était encore pas un centre d’examens, même si les élèves qui la fréquentaient, venaient tout de même des villages distants de quelques kilomètres à la ronde. Diba-diba, Vouka, Kissièlé ou autres. Ils arrivaient le dimanche et repartaient le vendredi, pour se réapprovisionner dans leurs villages respectifs.

Ainsi donc, admis au concours d’entrée en sixième, nous arrivions au CEG de Mossendjo. Toute la région du Niari n’en comptait que deux à l’époque. Le CEG de Mossendjo ainsi que le CEG Amar de Dolisie. Dolisie où il y avait également le lycée. Mais là, était une autre étape.

La majesté de la ville de Mossendjo vous submergeait, dès que vous traversiez la rivière Itsibou, après être descendu de la Micheline qui ralliait M’binda ou Mont-Mbello.

À Mossendjo-district, la vie avait un air permanemment festif. Le courant électrique, jusqu’à 22 heures en semaine et minuit en week-end ou encore 5 heures du matin les jours de fêtes. Des grandes avenues fréquentées par des personnes allant dans tous les sens. Les magasins Mederos et surtout Clémente, avec son slogan : « kota, tala, soumba ». Les célèbres bars « Sentimental » et « Beaux jours de Moscou », car Mossendjo c’était aussi Moscou avec ses beaux quartiers, parmi lesquels le quartier « douba-ndè », où il ne valait surtout pas y chercher noise.

Mais Mossendjo, c’était surtout ses établissements d’enseignement. Si les élèves qui fréquentaient le CFP où ils apprenaient les métiers manuels tels la menuiserie, la maçonnerie, la peinture, ou autre soudure étaient quelque peu moqués dans l’opinion, ceux du CEG de Mossendjo ainsi que de l’ENF de Mossendjo étaient portés en estime. Et pour cause, tous les anciens voyaient en eux, des personnes susceptibles de devenir d’autres Lissouba.

À notre entrée en sixième, nous n’avions pas de salle classe qui nous était spécifiquement affectée. Même si nous étions de la sixième M-1, nous étions une « classe volante ». Ce vocable désignait les classes qui ''squattaient'' les salles dont les titulaires étaient soit en permanence ou en cours d’éducation physique.

Ainsi, nous allions (toutes les sixièmes) d’une salle à une autre, en toute discipline, sans gêner ceux des niveaux supérieurs qui étaient en cours. Une attitude impensable, tellement nous leur vouions du respect.

Dans ce CEG de Mossendjo, tout jeunots que nous étions, le mythe Lissouba Pascal, s’imposa à nous et devint même la référence du succès, l’objectif que nous avions tous en ligne de mire.

- Mon cher, c’est qui ce Lissouba.

- Moi aussi, je ne sais pas. Mon père dit que c’est un savant.

- Non, tu blagues.

- C’est vrai. Mon père a beaucoup de doutes. S’il accepte quelqu’un, donc c’est vrai.

- Un savant invente des choses. Lui, il a inventé quoi.

- Beaucoup de choses. On dit même qu’il a inventé une formule pour déterminer le nombre de feuilles d’un palmier.

Ainsi, le mythe Lissouba s’imposa en nous au point de susciter des frictions, quant à la désignation de la rangée Pascal Lissouba, au milieu de Lenine et autre Karl Marx qui ne faisaient plus recette, tant nous avions une référence bien de chez nous, née à quelques encablures de notre collège et dont quelqu’un au moins, connaissait quelqu’un, qui connaissait ses parents.

En cinquième, le mythe Lissouba prit un visage. Un matin, un ami vint à l’école avec une photo découpée dans un journal. La photo en noir et blanc présentait un monsieur vêtu d’une blouse blanche, assis devant un gros microscope. En bas de la photo, il était écrit : « Pascal Lissouba dans son laboratoire de recherche ».

La photo passa de mains en mains, même celles des professeurs, qu’à la fin, quelqu’un la chaparda. Le propriétaire en pleura de toutes ses larmes, avouant qu’il l’avait prise à l’insu de son père, qui la gardait jalousement.

De cette photo, deux mots venaient de tisser davantage en nous, le mythe Lissouba. Les mots « laboratoire » et « recherche ».

Pendant le cours de sciences naturelles, nous étudions le polypode et la paramécie. Le professeur ramenait du bureau un microscope et deux blouses. Il enfilait celle qui était à sa taille et nous laissait l’autre plus petite, que nous mettions à tour de rôle, avant de regarder dans le microscope et de décrire ce que nous y voyions.

Tous ceux qui avaient regardé la photo de Pascal Lissouba dans son laboratoire de recherche, étaient tentés de reproduire la même pose, en voulant tenir les accessoires du microscope, même si le professeur interdisait formellement de toucher à quoi que ce soit, sur ce microscope.

Mais à Mossendjo, le mythe Pascal Lissouba, c’était aussi ce manguier du quartier Makengué, en allant vers le lac « le gros ».

Alors que tous les autres manguiers de la contrée fleurissaient et jamais ne gardaient des fruits, celui du quartier Makengué que l’on disait avoir été greffé par Pascal Lissouba, était le seul qui conduisait des fruits jusqu’à maturité. De grosses mangues charnues, pour lesquelles les propriétaires montaient la garde le jour et veillaient sans doute la nuit, même si de par les traditions du nzobi, le vol était peu courant.

Ces mangues, il n'en vendait pas, le propriétaire, un monsieur que l'on disait être de la famille de Pascal Lissouba. Bien au contraire. Quand elles étaient mûres, il les cueillait et en faisait goûter par tranche presque exclusivement aux élèves, en leur rappelant que cette production fruitière portait la touche de Pascal Lissouba. Un exemple que tout élève digne du CEG de Mossendjo se devait de suivre.

Ainsi donc, sortis de notre Niari forestier, nous avions grandi avec cette fascination qu’instillait en nous Pascal Lissouba. Nos fortunes professionnelles ont été diverses mais la soif de réussite intacte, même si nous n’avions pas atteint les sommités qui furent les siennes.

Quand plus tard, dans ma vie professionnelle, j’ai rencontré Pascal Lissouba et qu’il était là, bien près de moi, la fascination me renvoya à mes années de collège. Si je pouvais remonter le temps et dire à mes collègues, l’air goguenard comme brandissant un trophée face au vaincu : « je suis avec Pascal Lissouba. Je le vois régulièrement.»

Mythe de mon enfance, Adieu Pascal. Adieu monsieur le Président.

Benoît BIKINDOU/Les Échos du Congo-Brazzaville

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