Congo – Emblèmes : Serions-nous des « ivrognes ? »

Trois symboles fondamentaux définissent les emblèmes d'un pays : le drapeau, la devise et l'hymne. Ces symboles traduisent l'âme d'un peuple et dessinent l'idéal d'une Nation.

Autant le drapeau est l'élément distinctif qui identifie le pays, personne morale dans le concert des nations, autant la devise en décrit les motivations ou les intentions et en suggère l'idéal.

Quant à l'hymne national, autant ce chant à l'évidence patriotique exalte le sentiment d'appartenance à une nation, autant il traduit la volonté affirmée de réaliser l'idéal commun, comme une prière exprimée à travers un cantique religieux.

En fait, l'hymne national n'est-il pas une « prière » ? L'affirmation par le verbe d'un vœu ardent et suprême pour son pays et son peuple bien aimés.

La révérence qui entoure l'exécution de l'hymne national renvoie à la piété et au recueillement d'une prière adressée à Dieu.

Les Saintes Écritures nous enseignent qu' « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. Elle était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans elle. »

Autant dire que la puissance du verbe magnifie le réel et les paroles de notre hymne national contiennent à l'évidence des pouvoirs latents qui guident l'avenir et le devenir de la Nation.

Aussi, les mots de notre hymne ou prière se doivent-ils d'avoir un sens qui épouse notre idéal et nos ambitions.

Cependant, quand nous congolais, « chantons avec ivresse, le chant de la liberté », quel idéal cultivons-nous ?

Que l'on prenne le mot « ivresse » au sens propre comme au figuré, sa fonction tant  sémantique que lexicologique est péjorative. 

Quel qu'en soit le sens de l'utilisation, le mot « ivresse » revoie à une connotation négative. 

Qu'il s'agisse de l'ivresse définie comme l'état de celui qui est ivre, qui a l'esprit troublé par un abus de boissons alcooliques  ou de l'ivresse vue comme un état d'exaltation, d'euphorie sous l'effet d'une passion forte, ce qui peut paraître le sens du mot « ivresse » contenu dans l'hymne national du Congo, le dénominateur commun dans les deux sens, reste l'absence de lucidité qui caractérise la personne ivre. Que l'ivresse soit émotionnelle ou éthylique, elle est contre-productive et ne saurait définir la nature « du chant de la liberté ».

En se replaçant dans le temps, à l'époque de la composition des paroles de l'hymne national du Congo, avec les idées du genre « l'émotion est Nègre, la raison est Hellène », rien n’émouvait, que l'on « chante avec ivresse ».

Depuis, les choses ont changé, et un correctif s'impose, ce qui est évident. S'ils ne sont pas légion, les pays qui ont changé d'hymne, il apparaît plausible pour le parlement congolais de modifier le texte de l'hymne national en changeant un mot, tout en gardant intacte la mélodie.

Ainsi, des mots musicalement à trois rythmes comme « sa-ge-sse » ou « jus-te-sse » ayant en outre des rimes féminines, seraient plus suggestifs en terme d'idéal national que l'ivresse qui inconsciemment, nous assimile à des ivrognes, même si de tout temps, nous avons chanté « avec ivresse », sans nous préoccuper des paroles.

Avec les mots, disait Senghor, "l'objet ne signifie toujours pas ce qu'il représente, mais ce qu'il suggère, et surtout ce qu'il crée". Et si « l'ivresse » de tout temps exprimée dans notre hymne, avec une ferveur républicaine ne créait pour la Nation que des errements ?

C'est à l'évidence un point de vue discutable. Au moins, le débat peut être lancé sur l'opportunité de garder ou non dans notre hymne national, un mot qui en saborde tout idéal de progrès.

Bertrand BOUKAKA/Les Échos du Congo-Brazzaville