Obsèques 2.0 : on enterre sur WhatsApp et on pleure par émojis (Par Jarele SIKA)

Obsèques 2.0 : on enterre sur WhatsApp et on pleure par émojis (Par Jarele SIKA)

La dernière mode funéraire au Congo et en Afrique : cotiser par transfert, présenter ses condoléances en ligne et assister à l’enterrement sans quitter son canapé. Drôle d’époque. Aujourd’hui, pour accompagner un parent, un ami ou une connaissance à sa dernière demeure, plus besoin de se déplacer. Un smartphone, une connexion Internet et un forum WhatsApp suffisent. Bienvenue dans l’ère des obsèques 2.0, où l’on peut enterrer quelqu’un sans même quitter son salon.

Dès l’annonce du décès, le premier informé devient aussitôt administrateur du forum. En quelques minutes, le groupe est créé, les membres sont ajoutés et les cotisations lancées. Les condoléances pleuvent, les messages défilent à une vitesse impressionnante. Entre deux « Courage à la famille » et quelques émojis de larmes, chacun tient à prouver qu’il est bien présent virtuellement.
 
 Une commission d’organisation est mise en place, un trésorier est désigné pour recevoir les transferts et un tableau Excel est créé. Ici, pas de place pour l’improvisation,  chaque contribution est enregistrée, chaque montant comptabilisé et le total communiqué à tous.
 
Même les finances des obsèques sont désormais plus transparentes que certains budgets publics !
 
Puis vient le grand jour. La date de l’enterrement est annoncée. Les plus connectés réclament des photos, des vidéos et surtout une retransmission en direct. « Envoyez-nous les images ! » devient le mot d’ordre.
 
 À croire que certains ont acheté un billet pour un spectacle funèbre, sauf qu’ils veulent le regarder gratuitement depuis leur canapé.
 
Pendant ce temps, sur place, les proches portent leur douleur, accueillent les visiteurs, organisent la veillée et accompagnent le défunt au cimetière. Eux vivent réellement le deuil. Les autres suivent les opérations depuis leur écran, entre deux occupations et quelques messages de compassion.
 
Et au retour de l’enterrement, c’est le clap de fin.
 
 L’administrateur, qui avait réuni tout ce beau monde, supprime le forum. Rideau ! Le défunt est enterré, les cotisations sont terminées, les vidéos ont circulé et chacun retourne à ses occupations. Affaire classée.
 
Mais une question demeure : qui est allé rendre visite à ceux qui sont restés sur place, épuisés par les préparatifs et accablés par la douleur ? Qui a pris le temps de s’asseoir auprès de la famille, de partager un repas, de tendre une main ou simplement d’offrir une présence silencieuse ?
 
Pour les absents, les excuses ne manquent jamais : la distance, le travail, les enfants, le manque de moyens, le prix du transport… Autant de raisons parfois parfaitement légitimes. Car tout le monde ne peut pas se déplacer, et la solidarité numérique permet aussi de soutenir ceux qui traversent une épreuve.
 
Le problème n’est donc pas WhatsApp. C’est lorsque le téléphone devient un substitut à la présence, que le transfert d’argent remplace la compassion et que les messages tiennent lieu de visite.
 
À force de numériser nos relations, ne sommes-nous pas en train de déshumaniser nos traditions ?
 
La technologie est une bénédiction lorsqu’elle rapproche ceux que la distance sépare. Elle devient une drôle de malédiction lorsqu’elle nous donne l’illusion d’avoir rempli tous nos devoirs envers les morts et les vivants.
 
Car, au fond, le défunt n’a plus besoin de nos messages. Ce sont les vivants qui ont encore besoin de nous, ceux qui pleurent, ceux qui veillent, ceux qui organisent et ceux qui, après les obsèques, doivent apprendre à vivre avec l’absence.
 
Alors, continuons à créer des forums WhatsApp, à envoyer nos contributions et à présenter nos condoléances en ligne. Mais n’oublions jamais l’essentiel,  un clic peut envoyer de l’argent, un message peut exprimer la compassion, mais aucune connexion Internet ne remplacera jamais une présence humaine.
 
À ce rythme, demain, nous organiserons peut-être les funérailles par visioconférence, avec un abonnement premium pour les gros pleureurs et un forfait spécial pour les condoléances illimitées.
 
Sur  WhatsApp, tout le monde peut être présent aux obsèques. Mais dans la vraie vie, la solidarité se mesure aussi aux pas que l’on fait pour rejoindre ceux qui souffrent.
 
Jean-Jacques Jarele SIKA / Les Echos du Congo-Brazzaville
 
Photo : DR