Dans les forêts du Niari (sud) et plus précisément à Mayoko ou à Mbinda, il existe des ponts qui ne figurent sur aucune carte mais que tout le monde connaît par cœur. Ici, pas de béton armé, pas d’ingénieurs casqués : juste quelques troncs d’arbres posés avec espoir, un peu de bambou tressé avec foi et beaucoup, beaucoup de courage. Chaque jour, c’est le même spectacle. Une scène digne d’un numéro d’équilibriste, sauf qu’ici, il n’y a ni filet de sécurité, ni applaudissements à la fin. Seulement la nécessité de passer.
Les femmes avancent, majestueuses et déterminées, paniers chargés de manioc, de bananes ou de bois de chauffe. Elles marchent sur ces ponts improvisés avec une grâce qui ferait rougir les acrobates, mais avec un enjeu bien plus grand : nourrir la famille. Derrière elles, les enfants suivent, parfois hésitants, parfois joueurs mais déjà formés à cette école du courage où chaque pas compte.
Et puis il y a les chasseurs, silhouettes fatiguées mais fières, revenant de la forêt avec leurs gibecières pleines. Eux aussi doivent affronter ces passerelles fragiles, où un faux mouvement peut transformer le retour triomphal en bain improvisé.

Dans le Niari forestier, traverser une rivière n’est pas un simple déplacement : c’est un défi quotidien, un test d’équilibre entre la vie et la chute, entre la nécessité et le risque. Ici, les ponts ne sont pas seulement faits de bois ils sont faits de bravoure.
On pourrait en rire — et parfois on en rit — en voyant ces “chefs-d’œuvre” d’architecture naturelle qui grincent à chaque pas, comme pour rappeler qu’ils n’ont jamais signé de contrat de stabilité.
Mais derrière le sourire se cache une réalité bien plus sérieuse : des familles entières exposées au danger, faute d’infrastructures dignes de ce nom. Et pourtant, la vie continue. Avec dignité. Avec ingéniosité.
Avec cette force tranquille qui transforme chaque traversée en victoire silencieuse. Ces ponts de fortune sont peut-être fragiles, mais ceux qui les empruntent, eux, sont solides. Très solides.
Jean-Jacques Jarele SIKA / Les Echos du Congo-Brazzaville
Photos : DR