Littérature : « Les démons de l’empereur » de Simon Batoumeni ou l’art du crépuscule absolutiste

Littérature : « Les démons de l’empereur » de Simon Batoumeni ou l’art du crépuscule absolutiste

Avec son nouveau roman « Les démons de l’empereur », paru aux éditions Vérone, l’essayiste et romancier congolais Simon Batoumeni signe une œuvre radicale : le long monologue d'un souverain romain à l'article de la mort. En choisissant d'abolir l'action pour se focaliser sur l'intériorité pure, l'auteur livre une méditation féroce sur la déchéance physique et l'illusion du pouvoir.

Dans la construction classique du roman, la scène dramatique avec ses dialogues, ses mouvements et ses interactions en temps réel, sert de colonne vertébrale au récit. Simon Batoumeni, lui, prend ici le contre-pied exact de cette tradition : le roman ne contient aucune scène autonome. L'action extérieure n'existe plus en soi ; elle est dissoute, digérée et restituée à travers le prisme déformant et fiévreux d'un « monologue silencieux ».

Cette dilution du réel rappelle la prose torrentielle de Gabriel García Márquez dans « Cent ans de solitude », où le temps chronologique s'effondre sous le poids du mythe et de la mémoire. Le narrateur de Simon Batoumeni ne cherche pas à mettre en scène, il se contente de raconter depuis l'abîme. Ce procédé radical s'inscrit en droite ligne du flux de conscience moderniste théorisé par James Joyce, où le monde extérieur ne devient qu'un carburant destiné à alimenter la machine à penser du personnage.

Le carcan du corps et la faillite du libre-arbitre

Mais de quoi s’agit-il au juste ? Tibère, héritier malgré lui du trône d’Auguste, a tout vu et connu : le pouvoir, la gloire, l’amour, le deuil, l’exil… Alors, aux portes de la mort, il livre sa vérité : autocritique d’un esprit lucide broyé puis corrompu par l’exercice du pouvoir. Ses souvenirs le rendent prisonnier. Extrait : « Prisonnier du monde jusque-là, je le suis de mon corps maintenant. La vie n'est-elle-pas un carcan en soi [...] ? Qui donc a conçu la notion de liberté, sûrement la seule à désigner une chose qui n’a pas le moindre début de réalité ? »(P37)

Le paradoxe ici est d'une ironie tragique : l'homme qui régnait sur l'Empire est désormais incapable de régner sur sa propre couche. Simon Batoumeni utilise la métaphore – il y en a peu dans son roman – de la geôle rétrécie pour illustrer le passage de l'absolutisme politique à l'impuissance biologique.

Il s’agit là d’un écho stoïcien inversé : ce texte offre un miroir inversé aux Pensées pour moi-même de Marc Aurèle. Car là où l'empereur philosophe romain cherchait la liberté intérieure dans l'acceptation de l'ordre cosmique, le personnage de Simon Batoumeni y voit un déterminisme absolu – « tempérament et éducation ».

Du reste, cette incapacité de la volonté à fléchir la contingence fait écho au pessimisme de Blaise Pascal sur la misère de l'homme sans Dieu, fétu de paille écrasé par l'univers, prisonnier « d'une existence qui s’est déroulée dans des circonstances ni délibérée ni maîtrisée ». Mais l’homme, et c’est ce qui fait sa profondeur, garde toute sa conscience.

La lucidité comme supplice ultime

« J’ai conservé mes facultés intellectuelles, une malédiction, il aurait mieux valu ne pas être conscient de ma situation ! » Le style de Simon Batoumeni se fait ici d'une grande limpidité narrative, quasi clinique, pour décrire la déchéance de la chair – « incontinents, le corps couvert d'escarres ». De toute évidence, l'acmé du tragique réside dans la préservation de la raison.

À l'instar du narrateur des Carnets du sous-sol de Dostoïevski, qui affirme qu'« un excès de conscience est une maladie », l'empereur agonisant vit sa lucidité comme une torture supérieure aux douleurs physiques. La conscience intacte n'est plus le propre de la dignité humaine, elle en est le bourreau.

Toutefois, la fin du passage apporte une nuance stylistique remarquable avec l'évocation de la « délicatesse » de la mémoire qui embellit le passé – « Par chance, la mémoire a la délicatesse de rendre les faits et les gens plus attendrissants qu’ils ne l’étaient réellement. Autrement, ce serait l’enfer ». Une lueur poétique, une réminiscence proustienne où l'art de se souvenir devient le seul rempart contre l'enfer immédiat de l'agonie.

Pour tout dire, Simon Batoumeni réussit le pari difficile de rendre captivant un tête-à-tête pourtant qualifié de « fastidieux » par son propre protagoniste. Par la grâce d'un style lumineux qui contraste avec la noirceur du propos, Les démons de l’empereur s'impose comme une superbe élégie sur la fin du pouvoir. Sur la conscience de la finitude. Un sujet universel. Et, en dépouillant le roman historique de ses artifices épiques et de ses costumes pour n'en garder que la moelle philosophique, l'auteur livre un grand roman sur la nudité de l'homme face à la mort, digne héritier des Mémoires d'Hadrien de Marguerite Yourcenar.

« Les démons de l’empereur » de Simon Batoumeni, Vérone éditions, 271 pages, 22 euros

Extrait : « Enfermé en moi-même, enchainé à ma couche, puisse les dieux abréger cela, je suis près de sombrer dans la folie. À bien y réfléchir, ma geôle a simplement rétréci, en réalité. Prisonnier du monde jusque-là, je le suis de mon corps maintenant. La vie n'est-elle-pas un carcan en soi, un système de contraintes dont on ne peut s’affranchir ? Je n’ai rien choisi, venu au monde sans l’avoir demandé, le quittant sans le vouloir, au terme d’une existence qui s’est déroulée dans des circonstances ni délibérées ni maitrisées, le résumé de la misère humaine. Rien de ce qui importe ne procède de notre vouloir. Nos choix sont déterminés par le tempérament et l’éducation, qui par définition ne dépendent pas de nous, notre volonté se heurte de façon constante à des contingences indépendantes, insaisissables. Qui donc a conçu la notion de liberté, sûrement la seule à désigner une chose qui n’a pas le moindre début de réalité ? (…)

Je n’en peux plus de ce tête-à-tête fastidieux avec moi-même. Je ne retrouverai pas mes moyens, autant que cela finisse rapidement. Tout sauf cette agonie interminable. J’en ai vu, des gens restés longtemps grabataires, incontinents, le corps couvert d’esquarres, exhalant de mauvaises odeurs, abêtis par l’inactivité…, de quoi me guérir de la velléité de m’accrocher, si elle avait pu m’effleurer. Je ne sortirai pas de cet état, point besoin qu’il se prolonge. Mes souffrances sont atroces et cela ira en empirant. Je ne suis plus qu’un enchevêtrement de maux, aucun organe épargné, des douleurs partout. Le pire, c’est ma dignité bafouée, une torture plus intolérable que les tourments physiques. Réduit à être alimenté et torché à la manière d’un nouveau-né, j’aurais tout donné pour en être préservé. J’ai conservé mes facultés intellectuelles, une malédiction, il aurait mieux valu ne pas être conscient de ma situation ! Ma raison n’est pas altérée, intacte, toute ma vie défile, chaque souvenir important affleure. »

Bedel Baouna