Lorsque le Président français, Emmanuel Macron, annonçait en 2021 vouloir « refonder » la relation entre la France et l’Afrique, l’intention semblait sincère. Quatre ans plus tard, alors que se profile le Sommet Afrique–France les 11 et 12 mai 2026 à Nairobi, au Kenya, cette ambition prend un sens nouveau. Car ce sommet arrive au bon moment : celui où une nouvelle génération de leaders africains et français, formés, connectés et opérationnels, est prête à transformer les intentions en réalité. La question n’est donc plus de savoir si la refondation est possible. Elle l’est. La vraie question est de savoir comment saisir cette fenêtre d’opportunité historique. Comment faire de 2026 non pas un sommet de plus, mais le point de départ d’une architecture durable, portée par ceux qui savent construire. Car au fond, ce n’est pas de récit dont manque la relation France–Afrique. C’est d’architectes capables de bâtir.
Au-delà des discours : la dimension humaine du partenariat
Depuis une décennie, chaque sommet franco-africain a contribué à faire évoluer le vocabulaire et les postures. On ne dit plus « aide » mais « partenariat », plus « influence » mais « réciprocité ». Les formats se sont diversifiés, la société civile est davantage associée, les jeunes ont progressivement trouvé leur place dans le dialogue.
Ces évolutions sont réelles. Mais elles butent encore sur un défi de taille : transformer les intentions en projets concrets et durables. Les accords signés peinent parfois à se matérialiser. Les engagements financiers se dispersent dans une multiplicité d’initiatives sans toujours garantir leur cohérence d’ensemble. Les « nouvelles voix » invitées aux sommets retournent à leurs activités, pas toujours connectées aux cercles de décision réels.
Le problème n’est ni le manque de volonté politique, ni l’insuffisance des moyens. Il tient à quelque chose de plus fondamental : on a sous-estimé la dimension humaine du partenariat. On a cru qu’il suffisait de signer des protocoles, de mobiliser des budgets, de créer des cadres institutionnels.
On a oublié qu’au bout de la chaîne, ce sont des femmes et des hommes qui doivent porter, piloter, exécuter et incarner ces projets dans la durée. Or, ces leaders — formés, connectés, crédibles, capables de naviguer entre les écosystèmes publics et privés, africains et européens — ne sortent pas de nulle part. Ils se construisent. Et leur construction demande du temps, de l’exigence, de l’accompagnement et des plateformes structurées. C’est précisément là que le Sommet 2026 peut faire la différence.
Une génération prête à prendre le relais
Ils ont entre 30 et 45 ans. Ils dirigent des fonds d’investissement à Johannesburg, pilotent des start-ups de la fintech à Abidjan, enseignent dans des universités panafricaines, conseillent des gouvernements, structurent des projets d’infrastructure transfrontaliers. Ils sont bilingues, souvent trilingues, formés à Londres, Paris, Accra ou Casablanca. Ils pensent en termes de marchés, d’écosystèmes, de coalitions multi-acteurs.
Cette génération existe. Elle est même remarquablement compétente. Elle reste pourtant largement invisible aux radars des institutions traditionnelles. Trop jeune pour les cercles diplomatiques classiques. Trop mobile pour les administrations nationales. Trop opérationnelle pour les think tanks qui préfèrent produire des rapports que des projets. Trop exigeante pour accepter les discours convenus.
Mais surtout, cette nouvelle élite africaine ne demande plus la permission. Elle choisit ses partenaires. Elle refuse le paternalisme. Elle ne cherche pas de mentors bienveillants venus d’ailleurs pour lui expliquer comment faire. Elle cherche des partenaires crédibles : ceux qui comprennent les dynamiques africaines, ceux qui respectent son autonomie de décision, ceux qui apportent une valeur ajoutée tangible — capital, expertise sectorielle, accès à des marchés, mise en réseau stratégique.
En retour, elle attend des relations horizontales, transparentes, basées sur l’intérêt mutuel. Les discours sur « l’aide au développement » ne résonnent plus. Les initiatives pensées sans consultation réelle ne convainquent pas. Les partenariats où l’Afrique reste le « bénéficiaire » et jamais le co-architecte ne fonctionnent plus.
La bonne nouvelle, c’est que cette génération est là, prête à s’engager. Elle attend simplement qu’on lui donne les moyens de le faire.
Un écosystème qui se structure rapidement
Contrairement à l’image souvent véhiculée d’une jeunesse africaine atomisée, cette nouvelle élite est en train de se structurer rapidement en réseaux puissants.
Les communautés d’entrepreneurs se multiplient et créent des écosystèmes d’entraide, de financement, de mentorat horizontal. Les fonds d’investissement panafricains lèvent des centaines de millions de dollars pour investir dans les champions africains de demain. Les think tanks africains dirigés par des jeunes chercheurs produisent des analyses plus fines, plus ancrées dans les réalités locales. Les plateformes culturelles explosent et imposent de nouveaux codes esthétiques et narratifs au monde entier.
Et surtout, cette élite circule. Entre Lagos et Londres. Entre Kigali et Paris. Entre Accra et New York. Elle est à l’aise partout, formée dans les meilleures institutions mondiales, connectée aux réseaux globaux. Elle parle le langage des affaires internationales, de la finance, de la tech, de la culture mainstream. Elle n’attend plus qu’on lui ouvre des portes. Elle en crée déjà.
L’investissement stratégique dans le leadership
D’autres acteurs l’ont compris. Plusieurs puissances déploient méthodiquement des programmes de formation de leaders à grande échelle. La Chine accueille chaque année des milliers de cadres africains dans ses instituts de formation. Les Émirats financent des bourses d’excellence ciblées sur les futurs décideurs. La Turquie multiplie les programmes d’échanges sectoriels. Les États-Unis restructurent leurs réseaux d’anciens boursiers pour les transformer en communautés d’influence active.
Sur le continent africain lui-même, plusieurs pays ont compris l’enjeu. Je suis, jour après jour, étonné par les avancées du Maroc dans ce domaine : Rabat a structuré une véritable diplomatie du leadership, articulant bourses d’excellence, instituts de formation diplomatique et sectorielle, programmes d’accompagnement de cadres subsahariens. Mais le royaume n’est pas seul. Le Rwanda déploie une stratégie similaire autour de Kigali comme hub continental de formation. Le Kenya multiplie les initiatives régionales. L’Afrique du Sud s’appuie sur ses universités de rang mondial pour attirer et former les talents du continent.
Ce qui frappe dans tous ces cas, c’est la cohérence dans la durée. Ces initiatives ne sont pas pensées comme des coups médiatiques, mais comme des investissements stratégiques à 10-15 ans, dont les retours se mesurent en influence, en réseaux, en capacité à peser sur les décisions futures.
La France, malgré ses atouts considérables — langue partagée, réseau universitaire historique, présence économique et culturelle ancrée —, peut encore renforcer son investissement dans ce que les stratèges appellent le « capital humain stratégique ». Le leadership n’est pas un supplément d’âme du partenariat. C’est son infrastructure centrale.
2026 : une opportunité historique
Le Sommet Afrique–France 2026 arrive à un moment charnière. L’Afrique connaît une recomposition profonde : urbanisation galopante, explosion démographique, transformation numérique, affirmation géopolitique croissante. La France, de son côté, redéfinit sa place dans un monde post-occidental où les équilibres de puissance basculent.
Ce sommet peut marquer un vrai tournant. À condition de changer de logiciel
D’abord, faire de ce sommet un moment où l’on construit avec l’Afrique, et non plus pour elle. Cela signifie donner un rôle central, dès la phase de préparation, à cette nouvelle génération de leaders africains et français. Pas comme faire-valoir ou caution générationnelle, mais comme co-architectes du partenariat.
Ensuite, concentrer les efforts sur quelques programmes structurants à fort impact, plutôt que disperser les énergies. L’enjeu n’est pas de multiplier les projets, mais de garantir leur cohérence, leur exécution et leur suivi dans le temps.
Enfin, reconnaître que le vrai partenariat ne se construit pas dans les salons feutrés des chancelleries, mais dans les écosystèmes concrets où se rencontrent entrepreneurs, investisseurs, chercheurs, artistes, décideurs publics. C’est là que se forgent la confiance, les projets communs, la vision partagée.
Trois piliers pour une architecture durable
Si le Sommet 2026 doit devenir le point de départ d’une architecture durable, trois piliers peuvent être activés.
Premier pilier : investir massivement dans les programmes de leadership. Pas des formations ponctuelles, mais des parcours exigeants, structurés sur plusieurs années, avec accompagnement personnalisé, mise en réseau internationale et responsabilisation progressive. Ces programmes doivent cibler les futurs décideurs — ceux qui dans dix ans dirigeront des ministères, des entreprises, des institutions académiques, des fonds d’investissement. Et ils doivent être pensés avec cette génération, pas pour elle.
Deuxième pilier : coordonner les acteurs. L’écosystème France–Afrique gagnerait à une meilleure coordination entre ministères, entreprises, fondations philanthropiques et universités. Une gouvernance partenariale capable de rassembler ces acteurs multiples autour d’objectifs communs permettrait de décupler l’impact.
Troisième pilier : mesurer l’impact. Au-delà des effets d’annonce, suivre concrètement ce qui est produit, co-construit, transformé. Combien de projets lancés aboutissent réellement ? Combien de leaders formés accèdent à des postes de responsabilité ? Combien de partenariats économiques se créent effectivement ? Cette exigence de résultat peut devenir la boussole du dispositif.
Le moment est venu
La relation France–Afrique ne manque ni d’histoire, ni de potentiel, ni même de bonne volonté. Elle a besoin de traducteurs capables de transformer l’intention en réalité. De chefs de projet aguerris. De leaders opérationnels. D’entrepreneurs du partenariat.
Elle a aussi besoin d’une chose simple : travailler d’égal à égal avec cette nouvelle élite africaine. La respecter pour ce qu’elle est — non pas un public à convaincre, mais des partenaires à hauteur desquels il faut se hisser.
Le Sommet 2026 peut être ce moment. Un point de départ pour une refondation assumée, exigeante, mesurable. Une opportunité de miser sur ceux qui savent faire, pas seulement sur ceux qui savent dire. Sur ceux qui construisent dans la durée.
L’avenir du partenariat France–Afrique se joue là : dans la capacité à former, accompagner et responsabiliser une génération de leaders capables de le porter. Le reste suivra.

Mehdi El Mir Conseiller politique en charge du rayonnement de la Région Haut de France
Photos : DR