Coup de tonnerre dans les hautes sphères du groupe Castel. Le directeur général Gregory Clerc a été brutalement viré de son poste d’administrateur d’IBBM, la société de gestion de l’ensemble du groupe, basée à Singapour, par le clan familial Castel, qui a réussi lundi dernier, à faire voter la révocation de ce dernier. Un revers conséquent pour le DG dans la bataille qui l’oppose à la famille, provoquant une onde de choc dans l’un des plus puissants empires agro-industriels d’Afrique et d’Europe. Une décision lourde de sens, qui alimente interrogations, spéculations et tensions en coulisses.
Si les raisons officielles restent entourées de silence, cette mise à l’écart sonne comme un aveu de profond malaise interne.

Gouvernance fragilisée, divergences stratégiques, ou désaccords majeurs sur l’orientation du groupe ?
Autant de questions qui brûlent les lèvres alors que Castel traverse une période sensible, marquée par des enjeux économiques, sociaux et concurrentiels majeurs.
Dans les filiales, l’annonce a l’effet d’une traînée de poudre. Les partenaires s’inquiètent, les salariés observent, et le marché retient son souffle. Car au-delà d’un homme, c’est la stabilité et la crédibilité de tout un groupe qui se retrouvent sous les projecteurs.
Une chose est sûre : chez Castel, rien ne sera plus comme avant. Et dans l’ombre des conseils d’administration, une bataille silencieuse semble déjà engagée pour le contrôle, l’image et l’avenir du géant.

Selon notre source Challenges, la deuxième tentative aura été la bonne. Cette fois-ci, le 2 février dernier, moins d’un mois après une première offensive ratée, Romy Castel a gagné une bataille décisive dans sa guerre de longue haleine contre Gregory Clerc, le directeur général de l’empire du vin et de la bière de 6,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 45 000 salariés, créé par son père.
A la demande de la tranquille héritière devenue une guerrière depuis quelques semaines, les actionnaires de la société singapourienne IBBM (International Business Beverages Management), instance de gestion du groupe familial, ont démis Gregory Clerc de ses fonctions d’administrateur de cette société.
Lors de l’assemblée générale qui s’est réunie lundi dernier à Singapour, les mandats de Gregory Clerc et de son fidèle allié sur place Pierre Baer ont été révoqués. Ce dernier, qui a commencé la réunion comme président, a d’abord tenté pour la deuxième fois de récuser les droits de vote de Romy Castel. Il a donc été obligatoire d’élire un nouveau président, ce qui a été fait, permettant à la réunion de se poursuivre sereinement.
Quatre nouveaux administrateurs ont été nommés : Romy Castel, Chua Pin (ancien PDG de Natixis et ABN Amro en Asie), François Wertheimer (associé de Capital Asia Partners et ex-dirigeant de l’activité banque d’investissement de BNP Paribas pour l’Asie du Sud-ouest) et Philippe Damas (TMB Thanachart Bank, Armstrong Asset Management et Eurofin Asia).
Comme tous les quatre sont déjà connus et enregistrés auprès des autorités financières singapouriennes, la validation de leur nomination va être rapide. Un élément clé pour la famille Castel qui veut maintenant déclencher le départ forcé de Gregory Clerc de ses autres fonctions.

« Nous sommes certains de gagner car nous sommes bien les actionnaires »
C’est un premier pas. Dans l’immédiat, cela n’empêche pas celui-ci de garder la haute main sur la direction opérationnelle du groupe tout en cumulant 30 mandats d’administrateur dans une nébuleuse aux ramifications si nombreuses que même ses actionnaires s’y perdent parfois. Gregory Clerc a fait savoir que sa révocation d’IBBM ne change rien. Mais c’est bien un revers pour lui. Un mouvement est enclenché par le clan familial qui devrait permettre aux Castel, conseil d’administration après conseil d’administration, de se débarrasser du dirigeant tout- puissant devenu indésirable.
Un conseil d’administration de la holding Cassiopée a eu lieu mardi 3 février dernier. Bien que majoritairement favorable à Gregory Clerc, cette instance ne peut ignorer les changements intervenus à Singapour dans une société de contrôle. « J’ai engagé cette procédure en décembre dans l’espoir que Gregory démissionne de lui-même, afin d’éviter une crise nuisible à notre réputation et déstabilisante pour nos collaborateurs, mais il a préféré se cramponner à son fauteuil et depuis, nous sommes à la merci de ses stratégies successives pour prolonger son bail, même si nous sommes certains de gagner car nous sommes bien les actionnaires », confie Romy Castel.
Le clan Castel contre le DG Gregory Clerc
Il y a au total une trentaine de cousins Castel, enfants de la première génération de frères et sœurs, mais seulement une petite poignée est impliquée dans le groupe. Outre Romy, première actionnaire, son cousin Alain Castel (fils d’Angel Castel le troisième frère de Pierre), directeur général de la branche Vins à Bordeaux, berceau historique du groupe, a été le premier à s’opposer à Gregory Clerc, et à en faire les frais.
« J’ai été exclu des conseils d’administration des deux holdings opérationnelles Cassiopée et DF Holdings en décembre, alors que je venais de demander au nom de la famille la démission de Gregory Clerc », relate Alain Castel.
Un autre cousin, Michel Palu, 88 ans (le fils de Pilar Castel, l’une des cinq sœurs du patriarche) était l’un des piliers du groupe en Afrique. Selon nos informations, il a récemment déposé des recours auprès des bâtonniers de Paris et de Genève contre Gregory Clerc, s’estimant victime d'« abus de faiblesse ». « Gregory Clerc qui cumule les fonctions d’avocat fiscaliste de la famille et de directeur général du groupe, a pris l’habitude de rencontrer Michel Palu sur les deux sujets à la fois, ce qui pose de graves problèmes déontologiques et donne une idée claire de sa manière d’agir », révèle un proche du dossier.
« Gregory Clerc a adopté la stratégie du coucou, décrit Alain Castel. Il s’est installé dans le fauteuil et se considère chez lui, même s’il n’a pas les capacités pour diriger le groupe car il ne connaît pas l’Afrique et s’attribue des réussites réalisées par d’autres ».
Pour sa part, Romy Castel décrit un phénomène d’emprise : « Je m’en suis aperçue graduellement. Mon père était séduit par ce personnage jeune, compétent et dynamique qui l’avait défendu lorsque le fisc suisse lui a infligé une amende record de 424 millions d’euros en 2022. Il lui avait demandé de s’occuper de la gestion de mon patrimoine et ça s’est bien passé jusqu’à ce qu’il devienne en plus, le directeur général du groupe en 2023. Peu à peu, je n’avais plus aucune information, on ne répondait pas à mes questions. Lorsque mon père était en pleine possession de ses facultés, je ne m’inquiétais pas, mais aujourd’hui, c’est mon devoir de veiller à la régularité de la gouvernance et à choisir des personnes intègres ».
La crainte de la famille Castel ? Que le groupe puisse être vendu sans son consentement
L’héritière dénonce des conflits d’intérêts de la part d’un manager qui coopte des alliés dans les différents conseils d’administration tout en écartant les Castel, et elle pense avoir détecté « des transferts de fonds très importants inquiétants ». Plus grave encore, elle craint que le groupe puisse être vendu sans le consentement de la famille écartée des centres de décision. « C’était le projet de l’avocate suisse Catherine Crochet, ancienne conseillère du groupe qui plaidait sans cesse pour une vente, mais Pierre Castel s’y est toujours opposé et a même fini par renvoyer cette personne dont le pouvoir était devenu beaucoup trop important dans le groupe car elle était la gestionnaire (trustee) des intérêts des cinq branches d’actionnaires familiaux », confie un cadre.

Les quelque 4,3 milliards d’euros de chiffre d’affaires réalisés sur le marché africain de la bière font saliver les géants mondiaux du secteur à commencer par le leader AB InBev qui serait prêt à y mettre un bon prix.
« Les banques d’affaires internationales ont toutes des projets de rachat avec des prix record et Gregory Clerc qui passe beaucoup de temps outre-Atlantique ne peut l’ignorer », affirme un cadre historique.
Dans l’autre camp, Gregory Clerc campe sur ses positions. Il a même engagé un bras de fer, fort du soutien des administrateurs des deux holdings opérationnelles Cassiopée et DF, arguant qu’il avait été nommé par le fondateur car il souhaitait séparer la famille de la gestion du groupe. Après avoir été l’avocat fiscaliste de Pierre Castel, et contribué à construire une nébuleuse avec des sociétés implantées dans plusieurs paradis fiscaux, Gregory Clerc a cumulé tous les pouvoirs au moment où, affaibli par son grand âge, Pierre Castel ne pouvait plus tirer les ficelles lui- même. Il est vrai que pendant des années, en raison de son caractère entier et de ses méthodes autocratiques, le patriarche a peu impliqué sa fille unique et ses neveux dans les instances dirigeantes d’un groupe devenu gigantesque et surtout très rentable.
« Mon père respecte profondément les salariés, sur le terrain, en Afrique notamment. Mais il n’apprécie pas les dirigeants dans les bureaux qui s’attribuent des mérites infondés comme le fait Gregory », s’indigne Romy Castel.
Un double volet fiscal menace l’empire de Pierre Castel
Pour les Castel, un autre rendez-vous difficile s’annonce : « la régul », comme on dit dans la famille en parlant de la régularisation fiscale en France. En 2022, l’ancien DG du groupe Gil Martignac a contacté le Service de mise en conformité fiscale des entreprises (Smec) de Bercy.
« Notre groupe a une activité française très importante et nos avocats nous ont alertés sur la nécessité d’entrer en discussion avec les services compétents afin de clarifier la situation », révèle Romy Castel.
Dès lors, deux camps se sont opposés en interne : ceux qui souhaitaient minimiser l’éventuelle facture et ceux qui souhaitaient purger le contentieux coûte que coûte.
« Je considère que l’on doit écarter définitivement ce risque et refuser une régularisation alambiquée même si cela nous oblige à rembourser dix années d’impôts au lieu de trois comme le souhaitait Gregory Clerc », explique l’héritière.
Une telle régularisation pourrait coûter très cher à l’entreprise, de 250 à 450 millions d’euros, selon un expert qui indique que le groupe, dans le cadre du Smec pourrait plaider la bonne foi.
Dans le même temps, le Parquet national financier s’intéresse aux bénéficiaires du groupe et donc aux personnes physiques. Certains membres de la famille ont été entendus, d’autres auraient été placés sur écoutes.
Selon un cadre, les dividendes versés par IBBF, le trust singapourien aux cinq branches de la famille Castel, qui s’élevaient à environ 30 millions d’euros il y a quelques années, s’élèveraient à 150 millions sur les derniers exercices.
Les Castel qui résident en France touchent-ils leur part ou la laissent-ils bien au chaud dans leurs holdings à l’étranger ? On comprend, au vu de telles sommes que le groupe Castel suscite tant de convoitises.
Jarele SIKA / Source : Challenges.fr
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