Former pour un monde incertain : repenser l’école à l’ère de la révolution numérique (Par Charles Abel Kombo)

De Paris à Brazzaville, la question éducative n’oppose plus le Nord et le Sud : elle engage désormais un choix commun de civilisation. La révolution numérique n’est plus une promesse lointaine. Intelligence artificielle, automatisation, plateformes numériques, transition écologique et recomposition géopolitique redéfinissent en profondeur le travail, la production et les rapports sociaux. Dans ce contexte de mutations accélérées, une évidence s’impose aussi bien en France qu’au Congo-Brazzaville : nos systèmes éducatifs peinent encore à préparer efficacement les jeunes aux métiers et aux compétences de demain.

Contrairement à une idée largement répandue, cette problématique n’est pas propre aux pays africains. Elle traverse également les sociétés occidentales, confrontées à la perte de sens des apprentissages, à l’obsolescence rapide des compétences et à l’érosion de la promesse d’ascension sociale par l’école. L’éducation devient ainsi un enjeu global, appelant des réponses renouvelées, partagées et audacieuses.

Une crise éducative aux visages multiples

En Afrique, et notamment au Congo-Brazzaville, la crise éducative se manifeste par un décalage persistant entre formation et emploi, un chômage élevé des jeunes diplômés et une faible reconnaissance de l’enseignement technique et professionnel. L’école continue trop souvent de former pour des emplois administratifs rares, alors même que l’économie réelle évolue vers des besoins nouveaux.

En France, malgré un système plus structuré et mieux financé, les difficultés sont d’une autre nature mais tout aussi préoccupantes : décrochage scolaire, inégalités territoriales, orientation subie et sentiment croissant que l’école ne garantit plus l’insertion ni la mobilité sociale.

Dans les deux cas, le constat est similaire : former pour des carrières linéaires et prédictibles n’est plus adapté à un monde marqué par l’incertitude et l’innovation permanente.

Ce que change réellement la quatrième révolution industrielle

La quatrième révolution industrielle ne se limite pas à la numérisation des outils. Elle transforme en profondeur la nature du travail. Les métiers de demain seront hybrides, évolutifs, souvent transversaux, combinant compétences techniques, créatives et relationnelles. Certains n’existent pas encore.

Dans ce contexte, l’enjeu central de l’éducation n’est plus seulement la transmission de savoirs, mais la capacité à :

- apprendre tout au long de la vie ;

- s’adapter à des environnements changeants ;

- collaborer avec des technologies intelligentes ;

- exercer un esprit critique face à l’abondance informationnelle.

Ce sont désormais ces aptitudes qui déterminent la compétitivité des nations, indépendamment de leur niveau de richesse.

S’inspirer sans copier : vers une convergence des modèles éducatifs

Les expériences menées en Europe et en Asie montrent que les systèmes éducatifs les plus performants sont ceux qui ont su évoluer vers une logique d’écosystème. Ils valorisent l’apprentissage par projet, l’interdisciplinarité, l’alternance, le numérique et la formation continue.

Pour la France comme pour l’Afrique, plusieurs orientations apparaissent essentielles :

- passer d’une école des diplômes à une école des compétences ;

- intégrer le numérique comme culture et non comme simple outil ;

- renforcer les liens entre école, université, entreprises et société ;

- revaloriser l’enseignement technique et professionnel ;

- investir durablement dans la formation et la reconnaissance des enseignants.

Il ne s’agit pas de copier des modèles étrangers, mais de construire des systèmes éducatifs capables de répondre aux réalités économiques, sociales et culturelles propres à chaque pays.

L’Afrique face à une opportunité historique

Souvent perçue sous l’angle du retard, l’Afrique dispose pourtant d’un atout stratégique majeur : sa jeunesse. Moins enfermée dans des structures rigides, elle peut expérimenter des modèles éducatifs plus flexibles, plus numériques et plus connectés aux besoins locaux.

Au Congo-Brazzaville, l’éducation pourrait devenir un levier décisif dans des secteurs clés : agriculture intelligente, énergies renouvelables, économie numérique, santé, industries culturelles et créatives. Encore faut-il que l’école cesse d’être uniquement un instrument de reproduction sociale pour devenir un moteur d’innovation et d’émancipation.

Un choix de civilisation

Au fond, la question éducative dépasse largement les frontières nationales. Elle pose une interrogation universelle : quelle place voulons-nous donner à l’humain dans un monde de plus en plus dominé par la technologie ?

Somme toute, l’histoire jugera notre capacité collective à faire ce choix maintenant. Car dans le monde numérique qui s’installe, ce ne sont pas les pays les plus riches qui domineront, mais ceux qui auront le mieux formé leurs citoyens. Et si l’horizon temporel s’impose inéluctablement aux nations averties, c’est pour les alerter d’un rendez-vous décisif : préparer les futurs champions, créateurs et offreurs de compétences, plutôt que de produire des générations de simples demandeurs d’emplois.

Charles Abel Kombo Economiste-Enseignant et Observateur des politiques publiques