À l’aube de la quatrième édition du Festival international du Livre et des Arts assimilés du Bénin (FILAB), l'écrivain congolais Thierry-Paul Ifoundza publie son nouveau roman, « La Grammaire du déchirement ». Entre diplomatie culturelle, géopolitique mondiale et secrets d'écriture, l'auteur se confie sans détours sur les ambitions de son œuvre et les défis du rayonnement littéraire de son pays d’origine, le Congo-Brazzaville.

Le FILAB, carrefour des récits africains
Pour cette 4ème édition du FILAB, le Bénin s'apprête une nouvelle fois à devenir l'épicentre des Lettres africaines. Comment définissez-vous de ce rendez-vous et quelle importance revêt sa dimension internationale ?
Thierry-Paul Ifoundza : Le FILAB est un événement culturel béninois de portée internationale qui rassemble les acteurs de la chaîne du livre et des arts pour mettre en lumière toute la richesse de la culture béninoise et africaine. Pour moi, ce festival incarne d'abord une ambition profonde : c'est une histoire des Africains racontée par les Africains eux-mêmes, indispensable pour assurer la transmission de notre patrimoine aux générations futures. Sa portée internationale est désormais indiscutable. À chaque édition, pas moins de quinze nations y participent, les délégations les plus massives venant traditionnellement du Cameroun, du Togo ou encore du Sénégal.
La présence du Congo-Brazzaville, terre historique de grands écrivains, semble pourtant fluctuer. Quel regard portez-vous sur la représentativité de votre pays cette année ?
TPI : C’est une vraie source d'inquiétude. Si l'édition précédente avait vu la participation de trois acteurs congolais, dont moi-même, j'ignore encore combien nous serons cette année. Je crains sincèrement que nous retombions dans l'ornière de 2024, où j'étais l'unique ambassadeur des lettres congolaises. Une telle solitude n'honore pas notre pays, la patrie de Tchicaya U'Tamsi. Le Congo se doit de rayonner à la hauteur de son immense héritage littéraire.
Le thème du festival en 2026 s'intitule : « Littérature, médiation culturelle et promotion de la paix ». En quoi résonne-t-il avec l'actualité brûlante de notre siècle ?
TPI : Cette thématique tombe à point nommé, à une époque où l'humanité est bousculée par des crises multiformes : le terrorisme transfrontalier au cœur du Sahel, la guerre russo-ukrainienne, ou encore l'interminable conflit israélo-palestinien. Face à ces tragédies armées qui ébranlent nos sociétés, le monde de la culture ne peut rester spectateur. Il est primordial que les artistes et les écrivains s'engagent pour « démocratiser » la culture. C'est en ouvrant ces espaces de dialogue que nous parviendrons à apaiser les ardeurs belliqueuses et à poser les jalons d'une paix durable.
Entre création humaine et intelligence artificielle
Le monde littéraire est actuellement secoué par une vive polémique autour du dernier roman de Thelyson Orélien, certains soupçonnant l'œuvre d'avoir été intégralement générée par une Intelligence Artificielle. Quelle est votre position sur ce sujet ?
TPI : Je suis de près les débats qui agitent notre milieu, mais concernant le cas précis du roman de Thelyson Orélien, je ne l'ai pas encore lu. Par conséquent, par fidélité à ma rigueur de lecteur, je m'abstiens de tout commentaire hâtif. La question de l'IA reste cependant un défi majeur pour l'avenir de la création.
« La Grammaire du déchirement » : de Makoua à Saint-Pétersbourg aux tropiques
Votre nouveau roman, « La Grammaire du déchirement », paraît précisément cette semaine, sur le point de coïncider avec l'ouverture du FILAB. S'agit-il d'une stratégie éditoriale calculée ?
TPI : Pas du tout, c'est une pure coïncidence de calendrier ! Le travail de l'écriture obéit à sa propre temporalité, totalement indépendante des agendas événementiels ou des festivals culturels. Le livre était prêt, son heure était venue.

Votre protagoniste principale, Veronica Orlova, est une femme d'origine russo-ukrainienne. Pourquoi avoir choisi de confier le destin de votre récit à une voix issue de cette double culture ?
TPI : En confiant la narration à une femme de sang « mélangé », j'ai voulu faciliter la transmission d'un message complexe. Sa double identité offre un prisme unique pour observer les déchirements du monde. Le style, le souffle et la cadence des événements qu'elle rapporte sont en parfaite adéquation avec cette réalité « binoculaire ». C’est à travers son regard partagé que l'universalité du conflit se révèle.

Contre toute attente, le roman s'ouvre sur une plongée immersive dans le nord du Congo profond, à Makoua. Quel rôle joue cette localité dans la construction de votre héroïne ?
TPI : C’est le grand bonheur que je réserve à mes lecteurs : la découverte de Makoua, cette magnifique localité congolaise traversée par l'équateur et bordée par la rivière Likouala-Mossaka. C’est un endroit doté d’une flore et d'une faune exceptionnelles, mais c'est aussi une ville qui vibre au rythme envoûtant des tam-tams et de la danse Apara !
Dès l'incipit du roman, Veronica Orlova transporte le lecteur dans les rues de Makoua. Ce qui est fascinant, c'est qu'elle manifeste une admiration totale pour cet espace géographique sans jamais y avoir mis les pieds, alors qu'elle vivait à des milliers de kilomètres durant son enfance. Sans connaître physiquement le Congo, elle portait déjà en elle une certaine idée, quasi mystique, des tropiques. C'est ce voyage intérieur et géographique que je vous invite à découvrir.
Propos recueillis par Bedel Baouna
« La grammaire du déchirement » de Thierry-Paul Ifoundza, MVO éditions, 201 pages, 21 euros