De la crise financière de 1985 à la crise financière de 2017 : Quelles leçons ?

De la crise financière de 1985 à la crise financière de 2017 : Quelles leçons ?

La crise financière de 2017 peut être rapidement décortiquée car c'est pour la deuxième fois que le Congo Brazzaville va traiter de la dette avec le Fmi. En revanche, le fonctionnement manichéen de la sphère politique congolaise risque de déboucher sur la difficulté entre la nécessité "d'une union sacrée" pour atténuer les effets de la crise financière et la tendance pour toutes les principales composantes politiques congolaises à agir en rangs dispersés.

Le boom pétrolier des années 80 s'était terminé par une crise socio-économique. Aujourd'hui également le boom pétrolier des années 2000 débouche sur une crise socio-économique. La seule différence repose sur les faits suivants: l'insertion de la chine, la morosité du secteur privé, la crise des organisations syndicales et le déclin tactique de l'opposition.

Comment le pays avait réagi en 1985 et comment il compte réagir aujourd'hui ?

II est extrêmement important de revenir dans les grandes lignes sur la façon dont le pays a traité de la crise financière entre 1985 et 2008 afin de tirer les leçons et envisager la meilleure façon d'affronter la crise actuelle.

LA REACTION DU PAYS en 1985

Entre 1985 et 1990 la crise financière avait aggravée la division d'une classe politique qui n'a jamais été unanime sur une question quelconque d'intérêt national.

La réponse dominante de la sphère politique aussi bien à l'opposition qu'au pouvoir se ramenait a l'ajustement structurel: Baisse des budgets dans l'enseignement, la santé et toutes les autres dépenses sociales (rallongement de l’âge de la retraite, suspension des recrutements à la fonction publique, promesse de privatisations des entreprises, Etat fort, changement de critère d'attribution de bourses aux étudiants etc...). Autant l'opinion dominante (Upads,Mcddi,Pct...) était unanime sur l'ajustement structurel autant il n' y avait ni patriotisme, ni consensus au plan social, politique et économique. Sur tous ces aspects la classe politique et la société civile agissaient en rangs dispersés.

La première expression de manque de patriotisme de la classe politique (tous partis confondus) face à la crise financière était révélée par la "jubilation" du Pct et de l'upads lorsque le premier ministre de la transition André Milongo était rentré bredouille au plan financier après sa première visite en France. C'était l'un de ses échecs parmi tant d'autres tel que le rapatriement des fonds des apparatchiks placés à l'étranger, la non réalisation des 50/50 pour le partage du pétrole et enfin la non réalisation de l'audit des comptes pétroliers. Tous ses échecs de Milongo étaient heureusement contrebalancés par son succès sur l'organisation des élections locales, législatives et présidentielles (1992) qui constituaient la principale tâche de la transition. Au plan financier la preuve était faite que "les forces du changement "ne pouvaient pas parvenir toutes seules au retour total de l'orthodoxie financière alors que les autres composantes politiques demeuraient en grande partie réticentes.

D'ailleurs André Milongo semblait ne pas avoir besoin des autres composantes de la classe politique pour faire face à une crise financière qui relevait de ses compétences en tant qu'ancien Trésorier payeur général et ancien fonctionnaire venant du sérail de la Banque mondiale. En plus c'est lui qui avait été élu pour conduire la transition et régler les problèmes ci-dessus.

La deuxième expression du manque de patriotisme des mêmes composantes de la sphère politique lors de la première crise financière c'était également révélée dans ce que le Journal Jeune Afrique qualifiait de "rififi" entre Lissouba et Loick Le Flock Prigent. Les autres partis et leurs leaders semblaient ne pas être concernés. Ce qui était vraie en partie.

Enfin la troisième expression des attitudes en rangs dispersés autour des questions qui touchent à l'équilibre de l'Etat c'était la question du crédit relais des premiers mois de l'administration Lissouba. Autant ce problème concernait prioritairement les salariés autant il n’y avait pas une mobilisation y compris des salariés eux-mêmes autour de cette tension qui s'était transformé en "affaire Oxy".

Cette question également d'intérêt national était apparue de fait comme un problème propre à l'Upads et Lissouba qui devrait en faire les frais tout seul. Malheureusement la guerre civile qui a couronné toutes ces tensions qui touchaient toute la vie du pays, étaient venue prouver tragiquement que c'est tout le régime démocratique qui devrait en pâtir au-delà de l'écroulement de l'administration Lissouba. Souvent les effets des crises financières pèsent plus lourdement et pendant longtemps sur la nation et sur les citoyens que sur les gouvernements et les chefs d'Etat. D'où la nécessité pour le pays d'avoir une synergie société civile/opposition/pouvoir face au processus de gestion de la crise financière.

DEFICIT DE CONSENSUS

Le manque de consensus sur la question du rapatriement des fonds en 1991, le manque de consensus sur la question de l'audit la même année, le manque de consensus sur la question du changement de la Législation pétrolière, le manque de consensus sur la mesure dite de "crédit-relais" sont des indicateurs d'un manque d'esprit patriotique qui avait alourdi le rythme de traitement de la première crise financière que notre pays a géré de 1985 à 2008 soit pendant vingt-trois ans.

Chaque composante de la classe politique isolait celle qui est au pouvoir dans la mise en application des mesures susceptibles de renflouer les caisses de l'Etat, de faciliter le remboursement rapide des créanciers et le développement du pays.

L'une des principales leçons de notre première expérience de gestion de crise avec les créanciers du Congo c'est ce manque de solidarité de toutes les composantes politiques sur les questions d'intérêt national même s'il appartient à la composante qui est au pouvoir de gérer obligatoirement lesdites questions: Si le président Denis Sassou Nguesso avait été isolé en 1985 comme responsable de la crise financière, les forces du changement (Milongo/Kolelas) avaient été également isolés dans la mise en application des mesures de la conférence nationale souveraine (pendant la gestion de la même crise financière).

 

Enfin,  Lissouba élu avait subi dans des formes plus tragiques le même isolement de la part de l'opposition (Urd/Pct) dans la poursuite du règlement de la crise financière. II était pourtant clair que la base des mesures d'austérité avaient été lancé par le Pct, reprise par la transition et tenter d'être achevé par l'Upads (après la transition).

A chaque étape, chaque composante politique a agi sans un minimum de solidarité avec la grande partie des autres composantes. Telle a été le règlement en rangs dispersés de l'ensemble des aspects économico-financiers de la première crise de la dette de 1985 à 2008.

II y avait une contradiction entre l'isolement de chaque composante à la tête de l'Etat dans l'action avec les créanciers et le fait que se sont plutôt les couches sociales les plus nombreuses du pays qui bien que n'étant pas à l'origine de la crise, la subissent paradoxalement le plus dramatiquement (risque d'aggravation du chômage, de la prostitution, des maladies, des classes pléthoriques, des salariés pauvres, du délabrement des infrastructures, de la mauvaise gestion des biens publics,d e la domination des commerçants étrangers, de l'inaccessibilité des crédits bancaires, de l'incursion des forces publiques dans les entreprises, de la corruption, des des grevés sauvages etc...).

Agir autrement face à cette nouvelle crise

Pour prévenir l'aggravation de tous les maux dont souffre déjà le peuple avant même l'éclatement de cette deuxième crise financière, une mobilisation générale pour un dépassement de la crise et un retour rapide à la croissance se révèle indispensable. Par conséquent, il faut un changement de mode de pensée des acteurs politiques, économiques et sociaux.

DE LA REPRODUCTION DES ACTIONS EN RANGS DISPERSES ?

Au lieu du changement de mode d'action cette fois-ci il risque d’y avoir reproduction d'une même démarche d'action en rang dispersé. Mais il est trop tôt de croire qu'une synergie dans la recherche des solutions face à la crise financière sera impossible, bien que les signes révélateurs de cette maladresse commencent à apparaitre.

L'APPROCHE ISOLEE DU POUVOIR ?

Le message du 15 Août du président de la République indique les réponses du pouvoir face à la crise. Elles sont principalement cinq : L'organisation, l'innovation, l’éventualité du règlement de la crise du pool, l'alerte contre les grèves sauvages, la mise en place d'un gouvernement efficace pour gérer la crise financière.

II semble que ces cinq principaux aspects de la solution du pouvoir face à la crise vont être gérés directement avec les populations. Aucun aspect ne permet de voir qu'un consensus avec l'opposition est prévu. Tout se passe comme si le pouvoir voudra affronter la crise financière seul avec les experts vis-à-vis du peuple.

C'était sous une autre forme la prétention de Milongo en 1991, celle de Lissouba en 1992 et celle de Sassou I avant eux en 1985. Mais de fait chacun d'eux avait géré la même crise à des périodes différentes en constatant chaque fois l'impossibilité de s'en sortir sans une mobilisation générale du pays.

L'APPROCHE ISOLEE DE L'OPPOSITION ?

L'opposition qui ne forme pas un bloc homogène semble demeurée dans une sollicitation perpétuelle (jamais acquise ou biaisé) d'un dialogue. Mais le message du président de la République et la composition du gouvernement semblent dépourvus du moindre indicateur de l'acceptation d'un éventuel dialogue.

En réaction au message du président de la République, Guy-Brice Parfait Kolelas a lancé un appel au chef de l'Etat en proposant de convoquer toutes les forces vives du pays afin de relancer l'économie du pays. L'absence de l'Udh-Yuki du gouvernement n'est-elle pas un refus de la suggestion de Kolelas ?

Cette fraction de l'opposition aura-t-elle une réponse sous une autre forme ? Rien n'est définitivement perdu car certains espaces de concertation (parmi d'autres) sur la crise financière peuvent être également initiés au parlement ou l'Udh-Yuki a ses députés.

Pour les autres opposants du régime Pct, "le président peut former même 1000 gouvernements" ça ne les intéresse pas du tout. En revanche pensent-ils, si le gouvernement opte pour un dialogue inclusif le collectif de cette frange de l'opposition y serait. Là aussi rien n'indique qu'a situation exceptionnelle mesure exceptionnelle.

Comme lors de la première crise financière de 1985, l'opposition et le pouvoir semblent se diriger vers un nouveau manque de consensus au cours de cette nouvelle crise financière de 2017 au point où l'on peut se demander si l'organisation et l'innovation que propose le président Denis Sassou Nguesso ne seront pas du seul ressort du pouvoir alors que l'opposition devrait être également a la manœuvre pour parvenir à "une union sacrée de la diversification économique" a un rythme plus accéléré et dans un esprit d'austérité financière assumée par tous.

L'ampleur de la double mobilisation suscitée par le pouvoir et l'opposition pouvait déboucher sur une incitation à l'innovation nationale combinée à une saine compétition pour le pouvoir. La jonction des deux préoccupations est une chose extrêmement facile : II suffit que le pouvoir et l'opposition mobilisent les citoyens sur toute l'étendue du territoire sur la production tout en conservant dans leur fief géographique la compétition sur la gestion.

Au plan des accords politiques Lissouba et Sassou avaient réussi ce paradoxe entre l'élection à la primature et le premier tour de l'élection présidentielle de 1992.

Kolelas et Sassou avaient également réussi ce genre de combinaison autour du renouvellement de l'accord Pct/Mcddi depuis 2000.

En 1990 il y avait eu un consensus de l'ensemble des forces politico-économiques du Congo-Brazzaville pour le passage du système monolithique au système pluraliste. Toutes ces formes de consensus ont été possibles sous forme d'alliances politiques temporaires et passagères.

II est possible d'innover pour la première fois une alliance temporaire opposition/pouvoir/société civile dans la gestion de la crise financière actuelle. Mais la forme reste à trouver. En d'autres termes face à la chute du prix des matières premières, face aux risques des conséquences inédites de l'austérité financière qui serait "un ouragan" sur les couches sociales les plus fragiles et les plus nombreuses de notre pays une union sacrée face aux créanciers tous pays confondus serait l'innovation la plus souhaitable de ce début du XXI siècle au Congo-Brazzaville. Dans le contexte financier exceptionnel actuel le pouvoir aura besoin de la participation de l'opposition à la stabilisation du climat propice, à la relance du système productif, l'opposition a besoin du pouvoir comme intermédiaire de fait auprès des créanciers et les créanciers seraient rassurer de recouvrir leur argent avec toute facilité si les accords sur les conditionnalités se font dans un climat d'apaisement avec toutes les forces en présence. Ceci éviterait des préalables sur la nature de la dette (a contacté maintenant) lorsqu'il s'agira de la rembourser. Problème que soulèvent déjà certaines associations civiles.

A travers une telle dynamique originale et exceptionnelle quel que soit l'impact des emprunts sur la relance de la croissance (qui est souvent opaque, une anticipation serait faite par le pouvoir qui rejetterait au moment opportun toute accusations sur la mauvaise gestion. Voilà les bases sur lesquelles peut se faire une union sacrée exceptionnelle. Celles-ci permettraient aussi une veille sur des nouveaux investissements équitables en fonction des priorités nationales, et régionales.

L'unanimité sur l'intérêt du Fmi

En 1985 comme en 2017, le pouvoir, l'opposition et la société civile sont tous d'accord pour la gestion de la crise financière à travers l'intervention du Fmi. En revanche, le Fmi est disposé à intervenir sur le cas du Congo. La centralité du Fmi comme catalyseur de la crise financière est une évidence pour l'ensemble des composantes politiques et civiles du pays. II s'agit d'un indicateur qui montre que le Fmi s'il le désire peut mettre tout le Congo autour d'une même table pour lui soumettre les conditions "du sauvetage" du pays. En d'autres termes, ce n'est pas l'union sacrée autour de l'endettement qui est impossible mais l'élément déclencheur.

Le triple "traumatisme" de Sassou, Milongo et Lissouba pendant la première crise

Si la société civile et la Société politique du Congo Brazzaville avaient une leçon a tiré de la première expérience avec le Fmi elle devrait se formuler globalement ainsi qu'il suit: L'une des causes des ennuis de Sassou 1 c'était le fait d'avoir initié les premières mesures d'austérité, Milongo n'avait reçu aucun soutien financier important de la part des créanciers pendant la transition, malgré les bonnes intentions d'une gouvernance différente, Lissouba n'avait reçu aucun soutien particulier pour financer son "crédit relais", par conséquent il faut innover cette fois-ci en cherchant une mobilisation consensuelle du pays.

Tel serait surtout le raisonnement de l'ensemble des composantes politiques qui avaient géré tour à tour la première crise financière. Ayant affronté les mêmes difficultés face au besoin de renflouement des caisses de l'Etat (depuis 85) toutes les composantes politiques opteraient pour une mobilisation consensuelle. Mais espérons que les hommes d'Etat vont éviter l'amnésie collective et l'absence de patriotisme pour innover dans le sens de la mobilisation nationale. Ceci est d'autant plus possible qu’à l'exception de la magistrature suprême, 98% du personnel gouvernemental et oppositionnel appartient à la nouvelle classe politique.

La particularité du contexte

Le centre de gravité des ajustements structurels ce n'est plus l’Afrique sub-saharienne comme en 1990 mais plutôt l’Europe avec le cas emblématique de la Grèce, après l'Italie et l'Espagne.

Pour le cas du Congo Brazzaville, les questions suivantes n'existent plus cette fois-ci: l'audit des sociétés pétrolières, le changement des contrats du pétrole et la revendication du pluralisme politique. Par conséquent le centre de gravité de la pression va venir exclusivement des créanciers et moins du côté des pétroliers.

Le potentiel de violence de 1993 qui se nourrissait de la colère des pétroliers et de l'instabilité du Rwanda, de l’Angola et de la RDC n'existe pas en 2017. Donc le contexte du traitement de la crise financière actuelle est relativement plus détendu à cause des tensions d'une intensité plus basses autour de nous (élections réalisées en RCA, accumulation des médiations sur la Lybie, élections en Angola).

La possibilité d'un consensus exceptionnel sur le système productif national et sur la gestion des conditionnalités du Fmi existe pour le pouvoir et l'opposition à cause de l'urgence nationale actuelle.

Toutes les parties peuvent s'appuyer sur la nécessité d'éviter le blocage du développement par la crise financière pour cesser d'opposer les uns contre les autres, les régions, les départements, les élites, les familles, les sous-préfectures, les ethnies et les citoyens.

Aucune innovation, aucune alternance, aucune organisation ne peut être efficace et efficiente sans un minimum de consensus sur l'action collective.

A la lumière des leçons de la crise financière de 1985 nous pouvons changer le mode d'action face à la crise financière actuelle afin de l'abréger et la transformer en un moyen de diversification accélérée de notre économie nationale.

C'est là une opportunité qui permet de vérifier à l'épreuve des faits le patriotisme du Pct, du Mcddi, de l'Upads, du Rdps, du Must, des églises et de toute la société civile.

Eustache LEPENDA